Littérature Adulte 2019-2020

Octobre 2019

≪La vie en chantier≫ 

FROMM Pete

Ed. Gallmeister

 

Taz et Marnie, très amoureux mais sans le sou, vivent depuis sept ans dans une maison délabrée du Montana, qu’ils retapent à grand peine, quand un bébé s’annonce. Malheureusement l’accouchement se passe mal et Taz reste seul, désemparé, avec une petite fille. Il sombre dans la dépression, ne voulant voir personne, parlant sans cesse à la morte, laissant tomber son métier de charpentier ébéniste qu’il exerçait en artiste au mépris de l’argent. Seul son meilleur ami parvient peu à peu à le tirer de son hébétude…

 

 

Ce n’est pas un hasard si l’histoire se passe dans le Montana. On connaît l’amour de Pete Fromm pour cette région sauvage (Le nom des étoiles, NB juin 2016). Mais il aime aussi explorer les sentiments humains. Il signe ici un joli livre, empreint d'une sentimentalité touchante, sur le travail de deuil, l’amitié, la paternité, le pouvoir consolant de la nature. Le portrait qu’il fait de son personnage anéanti par son rêve brisé, père aimant, mais dépassé par le poids de ses responsabilités, les diverses étapes de l’éveil de l’enfant, le beau métier du bois sont décrits de façon très juste en mots très simples, pleins d'humanité. (M.-N.P. et C.G.)

 

 

≪Dévorer le ciel≫ 

GIORDANO Paolo

Ed. du Seuil

 

Les Pouilles, années 90. Teresa, quatorze ans, rencontre pour la première fois « les garçons de la ferme », celle qui jouxte la maison de sa grand-mère. Sous la direction charismatique de Cesare, Nicola, Bern et Tommaso grandissent dans un profond respect de la nature et de la Bible. Teresa découvre l’amour avec l’énigmatique Bern, à l’insu des autres croit-elle. Elle abandonne ses études pour revenir à la ferme sans imaginer ce que lui réservent les vingt ans à venir.

 

 

Paolo Giordano (Les humeurs insolubles, HdN octobre 2015) signe ici un roman magistral dans sa construction en trois temps savamment entrelacés ; l’adolescence, la vie communautaire, l’échec et la fuite. Les Pouilles comme décor et une ferme confite de secrets, dédiée à la préservation de la nature et au refus du monde matérialiste. L’auteur aborde avec sensibilité les rapports complexes d’une jeunesse en quête d’idéal confrontée à la réalité et à leur envie de changer le monde, ils veulent Dévorer le ciel. Il déroule une saga palpitante entre amour, amitié, rivalités, rêves et désillusions. (C.P. et L.C.)

 

 

≪Par les routes ≫   

PRUDHOMME Sylvain 

Ed. Gallimard

 

Sacha, écrivain en mal d’inspiration, déménage dans une petite ville du sud. Il y retrouve un ami perdu de vue depuis quinze ans. Cet homme étrange habite avec sa compagne Marie et son fils Augustin et se déplace systématiquement en auto-stop sans but précis. À chaque échappée, Marie voyage au gré de ses cartes postales ou photos. Ces abandons répétés sans raison sont difficiles à vivre.

 

 

Un nouveau parfum de nostalgie des années quatre-vingt pour ce conte de l’écrivain-journaliste Sylvain Prudhomme (Légende, NB décembre 2016), qui emporte vers des rencontres aléatoires sur les routes de France à l’époque de « Blablacar ». Sans prendre parti pour une vie rangée ou nomade, c’est l’amitié, le désir et l’envie de découvrir d’autres existences, qui animent « l'auto-stoppeur ». Envoûté par la fuite vers un avenir incertain, ce héros du hasard cherche à convaincre les autres de la pertinence de sa démarche pour se convaincre lui-même. Si l’écriture du début est hachée, elle s’enrichit et s’arrondit au fil de cette fable sur le rêve que tous les hommes vivent heureux ensemble. Une lecture étonnante comme un trajet dans un habitacle de voiture avec un personnage fantasque. (M.-F.C. et S.D.)

 

 

≪Le coeur de l'Angleterre≫

 COE Jonathan 

Ed. Gallimard

À cinquante ans passés, Benjamin Trotter et sa soeur Loïs vivent toujours près de Birmingham. Leur père est très âgé alors que leur mère vient de mourir ; l’Angleterre se déchire à propos du Brexit. Déçus par la vie et leurs amours envolées, ils essaient de réagir et d’envisager les prochaines années de manière plus positive. Benjamin se lance dans une carrière d’écrivain, Loïs essaie d’oublier ses traumatismes en déménageant. Sophie, sa fille, se passionne pour son travail, mais n’est pas certaine d’aimer son mari…

 

 

Jonathan Coe (Expo 58, NB avril 2014) reprend les personnages de ses romans Bienvenue au club (NB mars 2003) et Le cercle fermé (NB janvier 2006) pour mener une satire politique et sociétale sur les années 2010 en Grande-Bretagne. L’après Blair, la fièvre joyeuse des jeux olympiques en 2012 et surtout comment a-t-on pu arriver au vote d’une sortie d’Europe en 2017 ? De nombreux personnages interviennent, aux opinions politiques variées selon les milieux sociaux et les différentes origines. Chacun mène ses petites affaires et tous se croisent grâce à une intrigue un peu mince. On retrouve les préoccupations habituelles de l’auteur, le temps qui passe, son amour inconditionnel mais critique pour son pays, son humour se teintant d’ironie à propos de ses contemporains. (V.A. et M.-F.C.)

 

 

≪Ici n'est plus ici≫

ORANGE Tommy

Ed. Albin Michel

 

Lorsque Tony réalise qu'il a une tête d'Indien, sa vie bascule, tout comme celle de Dene qui souhaite raconter la vie de son peuple, ou d'Opale Viola ou encore d'Edwin. Tous ces Indiens de la tribu Cheyenne ne se connaissent pas et vivent à Oakland dans la misère, l'alcoolisme, la drogue et la violence, sur une terre qui ne leur appartient plus. Cependant, leur destin va les rassembler à l'occasion de leur grande fête, le Pow-Wow.

 

 

Tommy Orange écrit son premier roman sous la forme de chapitres dédiés à chacun des douze autochtones d'âges différents en quête d'identité, qui évoluent, mais sans sortir de la médiocrité. L'écriture est précise, la cruauté de l’existence des Indiens, qui luttent pour conserver leurs traditions dans une Amérique prête à les « avaler », est bien décrite. Malgré un point de vue victimaire et quelque peu manichéen, ce roman donne une bonne idée de la vie des Amérindiens, dépouillés de leur territoire, trahis, massacrés, relégués et maintenant urbanisés, tous leurs repères disparus.  (C.M. et M.S.-A.)

 

 

≪La part du fils≫  

COATALEM Jean-Luc 

Ed. Stock

 

Il n’a pas connu Paol, son grand-père né à Brest en 1894, chaînon manquant de son histoire familiale. Lui, le petit-fils, évoque la vie de Paol, poilu de la guerre de 14, ancien officier colonial, baroudeur en Indochine, Résistant et profondément attaché à sa Bretagne. Une lettre anonyme le dénonce et l’envoie mourir en 1943 dans un camp nazi. Fasciné par cet épisode mystérieux et tragique, combattant le silence de son père, le petit-fils se met en quête. 

 

 

Écrivain voyageur, Jean-Luc Coatalem (Mes pas vont ailleurs, NB octobre 2017) se fait explorateur d’archives, remonte le temps, parcourt le monde et la terre bretonne, force quelques rares témoins et espère, en vain, un dénouement rassurant à ses larges investigations. D’une plume sensible, pudique, l’auteur, à la première personne, structure ses recherches inabouties et, afin de dépasser une histoire intime et la faire entrer dans l’universel, il fantasme et puise dans le romanesque. Parfois, on se perd un peu. Mais la superbe écriture, le rythme de longues phrases denses et poétiques redessinent ce héros qui a pris toute sa place dans la lignée, et a comblé le vide existentiel du romancier. (A.C. et B.D.)

 

 

≪Âme brisée≫ 

MIZUBAYASHI Akira

Ed. Gallimard

 

Tokyo, 1938, en plein conflit sino-japonais : une répétition du quatuor composé du japonais Yu et de trois de ses amis, étudiants chinois, est brutalement interrompue par l’irruption de soldats qui les arrêtent et piétinent le violon de Yu sous les yeux de son fils. Choqué, un lieutenant mélomane en remet les débris au jeune garçon. Adopté par un ami français de son père disparu, ce dernier devient en France un luthier reconnu. Sur ses vieux jours il voit resurgir le passé d’une façon inattendue.

 

 

On retrouve dans ce magnifique roman, d’une très grande élégance et d'une remarquable sensibilité de style et de sentiments, le thème de la musique cher à Mizubayashi (Un amour de Mille-Ans, NB mai 2017). Ayant étudié en France, ancien élève de l’ENS, il écrit directement en français avec un grand sens des nuances pour évoquer sa perception de la musique, le déracinement, le deuil. Les mots choisis avec soin célèbrent l’unité autour de cet art, au-delà des antagonismes nationaux et de la violence, l’intense émotion qui émane d’un morceau de Schubert, de Bach, de Berg. Il parle merveilleusement de la subtile correspondance entre les meurtrissures de l’âme humaine et l’âme du violon. Un vrai bonheur ! (J.M. et M.-N.P.)

 

 

≪Girl≫

  O’BRIEN Edna 

Ed. Wespieser

 

Née en 1930 dans un petit village catholique de l'ouest de l'Irlande, Edna O'Brien grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Après le pensionnat, elle part à Dublin pour suivre des études en pharmacie. En 1952, elle épouse, contre l'avis de sa mère, l'écrivain juif d'origine tchèque Ernest Gébler, et s'installe à Londres. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogy. Ses premiers livres, publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, parce qu'ils décrivaient de manière supposément subversive l'éveil à la sensualité de ces " filles de la campagne ". Bientôt divorcée, Edna O'Brien élève seule ses deux fils, au coeur des Swinging Sixties londoniennes, sans pourtant jamais quitter sa table de travail. Elle écrit depuis près de soixante ans, et son oeuvre est publiée dans le monde entier. Lauréate en 2018 du prix P EN America/Nabokov pour la portée internationale de son oeuvre, elle a été anoblie par Elisabeth II. Depuis près de dix ans que Sabine Wespieser éditeur publie son oeuvre, Edna O'Brien a écrit cinq nouveaux livres : Crépuscule irlandais (roman, 2010) ; Saints et Pécheurs (nouvelles, 2012) ; Fille de la campagne (mémoires, 2013) ; Les Petites Chaises rouges (roman, 2016) et Girl (roman, 2019), dont l'édition française paraît simultanément avec l'édition originale chez Faber, et dont les droits ont déjà été

 

 

≪Opus 77≫

RAGOUGNEAU Alexis 

Ed. Viane Harny

 

" Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l'ouvrage militaire a été´ recyclé en ermitage. Et s'il lui vient l'idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :

L'enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s'éloigne, ressasse.
Dans son exil, l'enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s'égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.
Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c'est moi qui l'ai, David. Moi, Ariane, ta sœur. "

 

≪Ceux que je suis≫

  DORCHAMPS Olivier 

Ed. Finitude

 

"Le Maroc, c'est un pays dont j'ai hérité un prénom que je passe ma vie à épeler et un bronzage permanent qui supporte mal l'hiver à Paris, surtout quand il s'agissait de trouver un petit boulot pour payer mes études". Marwan est français, un point c'est tout. Alors, comme ses deux frères, il ne comprend pas pourquoi leur père, garagiste à Clichy, a souhaité être enterré à Casablanca. Comme si le chagrin ne suffisait pas. Pourquoi leur imposer ça ? C'est Marwan qui ira. C'est lui qui accompagnera le cercueil dans l'avion, tandis que le reste de la famille arrivera par la route. Et c'est à lui que sa grand-mère, dernier lien avec ce pays qu'il connaît mal, racontera toute l'histoire. L'incroyable histoire. Ceux que je suis est un roman pudique et délicat, à la justesse toujours irréprochable.

Septembre 2019

≪Soif≫

NOTHOMB amélie  

Ed. Albin Michel

Jésus vient d’être arrêté et assiste, désarmé, à son procès. Les miraculés au lieu de le soutenir l’accablent. Ponce Pilate lui accorde une ultime nuit avant la cruelle et infamante crucifixion. Face à la mort, le Christ ne cache pas sa peur de la souffrance puis raconte chaque étape de son épouvantable calvaire, soutenu par l’amour de Marie-Madeleine et de sa mère.

 

 

Amélie Nothomb (Les prénoms épicènes, NB novembre 2018) propose un nouvel Évangile en rapportant le monologue intérieur d’un Christ soucieux de « corriger » les récits des Apôtres. Jésus se veut pleinement humain et célèbre en épicurien tous les plaisirs des sens que permet l’incarnation. Il ne recule pas devant le blasphème et remet en question certains dogmes, comme la Rédemption. Ce Christ humaniste et amoureux rejette avec force le culte du martyre et se désole de savoir que la postérité vénérera un sacrifice que rien ne justifie. Ce roman très inspiré exalte la figure d’un Christ bienveillant et humble mais aussi iconoclaste. L’auteure propose une définition séduisante de la foi, en filant la métaphore de la soif, à une époque où le mysticisme se confond parfois avec le fanatisme.  (A.K. et A.-M.D.)

 

 

≪Mur Méditerranée≫

DALEMBERT Louis-Philippe.

Ed. Sabine Wespieser

Pour elles, c’est l’Europe à tout prix : Chochana, Nigériane juive ; Semhar, Erythréenne chrétienne ; Dima, Syrienne musulmane. Elles fuient la guerre, certaines la misère et l’absence d’avenir. Trois femmes aux trajectoires différentes, qui les font aboutir à Tripoli dans les mains des passeurs, où un rafiot de fortune doit les mener à bon port. Mais après avoir subi quels calvaires…

 

 

Il y a des sujets que l’on préfèrerait ne pas connaître en détails. Mur Méditerranée est de ceux-là. On participe de l’intérieur à la vie des villages de l’Afrique d’aujourd’hui, on espère et on souffre avec ces gens ballottés d’un camion à l’autre, d’un hangar à l’autre, sortes de mini-camps de concentration. Les humiliations, les coups, les punitions, les vols, les viols, les assassinats… Rien ne nous est épargné. Le monde doit savoir… Certes, il s’agit d’un roman où l’amitié réchauffe le coeur. Certes, l’humanité de la bourgeoise syrienne bouscule notre confort intellectuel. Mais malgré une écriture qui cherche la chaleur, l’auteur (Avant que les ombres s'effacent, NB avril 2017) nous jette dans l’horreur glaçante de l’immigration et de l’exil. Sans ménagement.  (C.Go. et C.R.P.)

 

 

≪La mer à l’envers≫

DARRIEUSSECQ Marie   

Ed. POL

Le paquebot sur lequel Rose et ses enfants font une croisière en Méditerranée recueille un groupe de migrants. Prise de pitié pour Younès, jeune rescapé nigérien, Rose lui donne le téléphone portable de son fils. À son retour à Paris, elle reçoit sans arrêt des messages de son protégé, mais n’y répond pas. Ce n’est qu’après être revenue s’installer au pays basque que naît l’idée de le recueillir chez elle. Un jour, Younès appelle de Calais.

 

 

Marie Darrieussecq (Notre vie dans les forêts, NB octobre 2017) traite de belle façon le thème difficile des migrants à travers les tiraillements d’une femme entre ses obligations de mère, d’épouse, de pédopsychiatre et son envie d’altruisme. Les occupations quotidiennes laissent le plus souvent peu de place aux élans du coeur ou à l’héroïsme. À quoi ou à qui donner la priorité sans se sentir coupable ? Faut-il faire partager son engagement à ses proches ? Un portrait féminin subtil, dans un style vivant qui mêle justesse psychologique, poésie, ironie, et gravité. Loin d’être misérabiliste ou moralisateur, ce roman souligne les difficultés et les satisfactions procurées par l’accueil inconditionnel de l’étranger. Le sujet est traité avec tact et de façon limpide. (L.D. et T.R.)

 

 

≪Les petits de décembre≫

KAOUTHER Amidi

Ed. Seuil

Alger, Février 2016. Trois enfants, Inès, Jamyl et Mahdi, jouent au foot sur le terrain vague de la cité du 11 Décembre 1960, mémoire des manifestations indépendantistes. Le temps a passé, mais l'opposition au pouvoir des chefs reste vivace. Mohamed et Chérif, retraités de l’armée, déplorent cet état de fait après avoir dû y obéir. De loin, ils observent les conciliabules des enfants. Se doutent-ils que la colère gronde depuis que deux généraux ont prétendu être propriétaires de ce lieu réservé aux jeux de ballon ?

 

 

Kaouther Adimi parle à nouveau avec amour de son pays (Nos richesses, NB octobre 2017). Elle admire le courage des femmes, plébiscite une jeunesse éprise de liberté et revendique avec elle l’abolition de la dictature militaire. Grâce au journal d’une moudjahida, elle retrace l’Algérie, de la colonisation à l’indépendance, les partisans des traditions affrontant les tenants de l’ouverture, l'islamisme opposé à l’émancipation des femmes, à l’avènement de la démocratie. Trois générations finement analysées, des portraits ciselés par une écriture limpide mêlant émotion et références historiques : que d'atouts pour ce roman vivant, bien construit. Une belle réussite ! (M.-A.B. et J.D.)

 

 

≪Où bat le coeur du monde≫

HAYAT Philippe.

Ed. Calmann-Lévy

À la vue de son père assassiné lors d’une émeute à Tunis, le jeune Darius devient subitement muet. Blessé, il boite. Stella, sa mère, le pousse dans ses études pour accomplir le rêve paternel, mais, doublement handicapé, il n’y parvient qu’aidé par un professeur compréhensif. Quand il découvre la clarinette il se transforme et révèle un grand talent. Il suit les troupes américaines pour puiser aux sources du jazz aux États-Unis, mais affronte l’oubli et la misère. Soutenu par sa compagne, il trouve enfin sa voie.

 

 

Philippe Hayat choisit de raconter l’éclosion d’un talent musical exceptionnel, inhabituel dans le milieu d’origine de son héros. Seul Blanc parmi des groupes noirs célèbres, le jeune homme est tour à tour adulé puis ignoré par les idoles des années quarante et cinquante du jazz américain. L’itinéraire du garçon est particulièrement émouvant car la rupture avec sa mère est douloureuse et la pauvreté une obsession permanente. Les circonstances dressent d’innombrables obstacles devant lui : révoltes arabes, reconquête de l’Italie en 1943, violences sociales de l’Amérique profonde, ségrégation et racisme. La description des activités musicales des groupes, des techniques et interprétations, est très détaillée, parfois un peu longue ou difficile à suivre. (S.La. et A.Lec.)

 

 

≪Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon≫

DUBOIS Jean-Paul

Ed. L’Olivier

Pourquoi le gentil Paul Hansen est-il incarcéré à Montréal ? Serviable, il travaillait comme gardien et factotum dans une résidence où il réparait les choses... et les êtres. Il raconte son quotidien dans la cellule qu’il partage avec Patrick, une brute épaisse et amicale, fana de moto, sans pudeur, sans peur – sauf des souris –, et évoque ses chers disparus. Son père, un pasteur danois qui a perdu la foi, mort criblé de dettes. Sa mère, indépendante et indifférente, à la tête d'un cinéma à Toulouse. Son épouse, une Irlando-Algonquine a disparu aux commandes de son avion...

 

 

Jean-Paul Dubois connaît bien le Canada. Comme dans ses précédents romans (La succession, NB octobre 2016), le narrateur s'appelle Paul, est toulousain, aime son chien... Il s’exprime sur un ton désabusé avec un goût prononcé pour les détails techniques et la vie des autres. La construction faisant alterner, sans originalité, passé et présent donne à la lecture de la fluidité. Grâce à l'humour distancié et à l’écriture, belle, imagée, sereine, le récit, parsemé de personnages savoureux, ne sombre jamais dans la tragédie malgré le poids des héritages familiaux et le désenchantement de toute 

 

 

≪Nous étions nés pour être heureux≫

DUROY Lionel

Ed. Julliard

Paul écrit depuis trente ans des romans sur le désastre familial que fut son enfance. Ses neuf frères et soeurs ont pour la plupart rompu avec lui, honteux de voir leur histoire révélée au grand jour, et ses quatre enfants ne connaissent ni leurs oncles et tantes, ni leurs cousins germains ; et voici que la fratrie entreprend de s’excuser auprès de lui de ce long rejet. Heureux, Paul les invite à déjeuner dans sa maison champêtre…

 

 

La journée de fête est orchestrée par Paul, qui revient sur son passé à la lumière du présent. Après Le Chagrin (NB juillet 2010), Colères (NB juin 2011), Vertiges (NB novembre 2013), Eugenia (NB mai 2018), l’auteur dissèque encore son histoire dont l’écriture l’a sauvé de la dépression : elle est sa vie. Les personnages sont profondément humains, partagés entre une vieille affection et une certaine forme de rejet dont ils arrivent à parler ensemble et qu’ils apprivoisent. Les petits-enfants, certains souvenirs, la simplicité de la vie rustique enchantent cette journée de retrouvailles d’où, grâce à l’affection, peur et colère semblent exorcisées et Paul se surprend lui-même dans son acceptation de l’altérité. Une sage tendresse habite ce livre. (E.B. et C.-M.T.)

 

 

 ≪Dégels≫

PHILLIPS Julia

Ed. Autrement

Deux soeurs de huit et onze ans sont enlevées dans la capitale du Kamtchatka, péninsule située en Extrême-Orient russe. Une femme a vu l’enlèvement et a pu fournir un vague signalement de l’homme et de sa voiture. Bien qu’elle se raréfie au cours des mois, l’émotion nourrit les conversations et vient perturber la vie d’une dizaine de femmes : mère, amies, voisines, témoin, policières…

 

 

Julia Philips a vécu deux ans au Kamtchatka avant d’écrire son premier roman. L’histoire qui suit le premier chapitre en révèle plus sur cette province que sur le mystère de l’enlèvement : la nostalgie de l’URSS « d’avant », le racisme des Russes "blancs", la misogynie latente, la corruption, la violence faite aux femmes et la force du mot « destin » dans l’âme russe. Le récit avance mois par mois comme onze nouvelles traversées par un même fil : des portraits de femmes admirables ayant un rapport avec « l’affaire ». De son écriture puissante et sophistiquée, Julia Phillips offre un roman littéraire et sociologique, construit comme un thriller, dont la fin laisse abasourdi. Avec Dégels, le cercle des écrivains s’agrandit. (C.Go. et M.-F.C.)

 

≪Casse-gueule≫

GOROKHOFF Clarisse

Ed. Gallimard

Ava est-elle encore Ava ? Son visage a été détruit par un inconnu dans une rue de Paris, et tout le monde voudrait le réparer : sa mère, son homme, les médecins... Mais Ava sait qu'il y a une autre manière de voir le monde et de se faire voir de lui. Défigurée, elle se sent revivre

 

 

≪Rien n’est noir≫

BEREST Claire

Ed. Stock

« À force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.
Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint.
Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.»